John et Aylan sont morts

Où il est question des salauds.

PAR SIMON PLESSIS

Qu’est-ce que l’actualité ? Longtemps, j’ai cherché la réponse à cette question. Plus précisément, depuis le 9 décembre 1980, jour où le cri de ma mère m’a réveillé en sursaut. Il y avait dans son long hurlement une souffrance indicible, animale, jamais entendue jusqu’alors. Une autre vie a commencé à cet instant. Je suis sorti de l’enfance le lendemain de l’assassinat de John Lennon.

Lui aussi réveillé en sursaut, mon père a éteint la radio et pris ma mère dans ses bras malingres. Abandonnée sur son épaule, elle répétait les salauds, les salauds, fort accent tonique sur le sa. Je les observais, enseveli sous une avalanche de questions aussi étranges qu’impérieuses. Comme je ne le savais pas encore, c’étaient celles auxquelles tout bon article de presse doit répondre. Qui était John Lennon ? Qui sont les salauds ? Pourquoi l’ont-ils tué ? Ça s’est passé où ? Comment mes parents se retrouvent-ils mêlés à cette affaire ? J’ai mené mon enquête, dévoré les journaux qui traînaient, interrogé les copains, les cousins, les grands-parents et même les filles à la récré. C’étaient mes premiers pas dans le journalisme.

Les conclusions, douloureuses, n’ont pas tardé à apparaître : le meurtrier se révélait n’être qu’un déséquilibré, les salauds n’existaient pas et ma mère présentait des signes de complotisme aigu. En revanche, l’assassinat de Lennon et l’émotion qu’il avait engendré avaient quelque chose à voir avec la célébrité, et c’est cette piste que j’ai suivie. Assez du lourd déterminisme des groupes, place à la joyeuse frivolité des égos. Pendant des années j’ai pratiqué l’interview de stars et le journalisme people, un oxymore qui rapporte de l’argent.

Aujourd’hui, 3 septembre 2015, c’est la photo d’Aylan Shenu qui fait la une des médias du monde. Aylan, 3 ans, noyé en Méditerranée, échoué sur une plage de Turquie. Aylan dont la famille syrienne fuyait Kobané pour tenter de se réfugier en Europe. Il n’est pas le premier enfant à mourir dans ces circonstances, mais c’est avec l’image coup-de-poing de son corps échoué que quelque chose d’important se noue. Déjà, des analyses pointent la timidité des quotidiens français qui n’ont pas publié le cliché, rappellent que la photo d’une fillette fuyant les bombardements a joué en 1972 un rôle dans le mouvement contre la guerre du Vietnam. À mon tour, j’ai envie de crier aux salauds, avant de réaliser que les salauds pourraient être nous-mêmes. Nous, vaguement Européens, nous démocrates non pratiquants, nous incapables d’empêcher ça. Incapables de construire une Europe solidaire du monde, incapables de circonvenir les xénophobes de toutes obédiences, lesquels versent aussi leur larme avant d’exiger à nouveau la fermeture des frontières et la fin des aides d’urgence.

De quoi l’actualité est-elle faite ? Je ne sais toujours pas, même si je soupçonne son noyau actif d’être constitué de cruauté, aux sens de cruel et de cru. Mais la vraie question serait : à quoi sert-elle ? Jusqu’à présent, j’ai répondu : à rien, comme l’art, et c’est mieux comme ça. Quelques heures après la publication massive de la photo d’Aylan, François Hollande et Angela Merkel se sont mis d’accord sur des quotas contraignants d’accueil de migrants, idée à laquelle les dirigeants français s’étaient précédemment montrés hostiles. Aussi cruelle soit-elle, il y a des moments où on peut souhaiter que l’actualité serve à quelque chose.

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Derrière le Mur

Où il est question de regard, d’Europe, de futur et du petit oiseau qui va sortir.

PAR SIMON PLESSIS

Un jeune type assis à califourchon sur un large tuyau de béton, lui-même posé sur un mur massif. Il a l’allure d’un punk des années 80 et hurle à pleins poumons, de joie ou de rage, on ne sait pas très bien. Après avoir ouvert l’enveloppe, je suis resté un long moment immobile face à l’image, à me perdre dans ses noirs et ses gris jusqu’à ce que ma vue entière se brouille. Ce n’était pas un mur, c’était le Mur. Die Mauer. La plus connue des photos du Diablotin, celle qui avait lancé sa carrière, une des dix photos les plus vues dans le monde.

Née à Berlin, le Diablotin avait passé ses jeunes années à parcourir l’Europe en tous sens au gré des missions de ses parents diplomates. Et puis, peu avant la Chute, ils étaient revenus en Allemagne de l’Est. Le Diablotin avait 20 ans. Elle n’a jamais donné de détails sur les circonstances de la prise de vue. Je crois qu’avec un opportunisme de paparazzi, elle avait tout simplement longé le Mur à l’affût d’une bonne photo d’actualité. Le 10 novembre 1989, le lendemain de la conférence de presse de l’officiel est-allemand qui avait précipité la Chute, elle a attrapé l’image de l’homme perché criant sa joie rageuse et l’a vendue à une agence de l’Ouest. En un temps très bref le cliché a été diffusé partout dans le monde, publié et republié par la suite dans des dizaines de magazines, resurgissant lors de chaque anniversaire de la Chute sur les couvertures et les écrans.

Dix ans plus tard, à l’annonce de sa maladie, le Diablotin a rassemblé son matériel et s’est envolée pour Berlin contre l’avis du corps médical. À l’inverse des touristes qui se ruent sur les vestiges du Mur, elle a photographié son absence, produisant des images crues, directes, sans prétention artistique. Le reportage est paru dans l’hebdomadaire der Spiegel, dont le nom signifie le Miroir. Elle savait que ce serait le dernier. Le magazine a republié la première photo du Mur, avec en regard une photo jumelle,  prise au même endroit, puissamment banale, comme extraite d’une caméra de vidéosurveillance : une place traversée par des voitures, des immeubles au loin, des arbres sur la gauche, quelques piétons attendant au feu, des pigeons. La deuxième image représentait le futur de la première. Un espace absurde où les gens peuvent circuler librement d’est en ouest et vice-versa : l’au-delà du Mur. Avec l’intuition provocante des punks, le type au blouson le voyait déjà, à cheval sur l’horizon des événements, entre no future et utopie devenant réalité. Il hurlait à l’avenir comme on hurle à la mort et à la vie.

Je me souviens du sourire lointain qui est passé sur le visage du Diablotin alors qu’elle tournait les pages du Spiegel sur son lit d’hôpital. Que peut-on ressentir quand on aperçoit son reflet dans la glace pour la dernière fois ? Elle s’était longtemps arrêtée sur ce diptyque-là. La photo de gauche par quoi tout a commencé, celle de droite où rien ne finit. Peut-être a-t-elle rêvé à une troisième photo : ce que deviendraient les piétons après avoir traversé, une place débarrassée des bagnoles, une tornade due au changement climatique, une révolte urbaine contre l’austérité. Peut-être avait-elle essayé d’imaginer à quoi pourrait ressembler ce XXIème siècle qui était en train de lui échapper. Aujourd’hui, je crains qu’il ne ressemble à ça : un Mur encore plus haut tout autour d’une Europe-forteresse et des migrants qui continuent de se noyer par centaines en Méditerranée. L’Histoire comme une succession de murs à abattre. Qu’aurait-elle répondu si j’avais tenté de l’interroger là-dessus ? Rien, sans doute.

Elle ne commentait pas ses photos. Je l’ai toujours vue comme une instinctive, membre de l’étrange secte des artistes qui ne mettent pas de grands mots sur leur art. Elle leur préférait ces expressions enfantines de photographes du dimanche, comme attention le petit oiseau va sortir. Elle les prononçait à mi-voix, avec le plus grand sérieux, comme des formules magiques. Assis sur la chaise des visiteurs dans la chambre d’hôpital, j’avais simplement attendu. Elle avait hoché la tête et avait soufflé clic-clac, c’est dans la boîte en refermant le journal.

Contraste

Où il est question d’un uppercut, des risques du métier, de bons petits Français et du siège de Sarajevo.

Sarajevo©JC_Coutausse

 

PAR SIMON PLESSIS

Je rentre d’une de mes virées en banlieue, vaguement mécontent d’avoir perdu la fin de l’interview délirante d’un élu sécuritaire à cause d’un dictaphone déchargé. D’après l’état de notre bureau commun, Anne a profité de mon absence pour rédiger quelque chose de lucratif pour un de ses magazines féminins. Sur le clavier il y a une enveloppe blanche en évidence. La même écriture saccadée, les mêmes timbres illustrés de têtes d’oiseaux, l’un d’eux représentant un toucan. Il est sept heures du soir, quelques Mercenaires flottent dans l’open space et je n’ai pas envie de répondre aux questions indiscrètes. Je manipule nerveusement la lettre sans l’ouvrir, un comportement qui ne peut que susciter le soupçon. N’ayant pas comme De Machin le talent précieux de faire semblant de travailler, je me force à fouiner dans le tas de journaux.

Les députés d’opposition demandent dans le Monde la démission du président de l’Assemblée nationale, Libération publie un spécial Brésil à la veille de la présidentielle, la marine israélienne arraisonne un bateau de pacifistes juifs au large de Gaza, un nouveau projet de loi propose de faciliter les expulsions des sans-papiers et d’enlever la nationalité française aux auteurs de certains crimes. Besson, le ministre concerné, déclare au Parisien vouloir fabriquer de bons petits Français. Le bruit de fond du jour, ni meilleur ni pire que celui des jours précédents. Mon regard parcourt machinalement les titres, je ne pense qu’à la lettre. Les Mercenaires flottants se décident enfin pour l’Indien. Je décline leur invitation et déchire l’enveloppe dès qu’ils sont partis. Comme la précédente, elle ne contient qu’une photo au format A3.

Un couple emmitouflé pousse un petit chariot dans une rue recouverte de neige sale. Les façades des bâtiments montrent des impacts de balles. À côté d’une porte rafistolée, on a tracé sur le mur quelque chose qui ressemble à SOS. Le visage apeuré de l’homme se tourne vers nous.

Le siège de Sarajevo. Je ne suis jamais allé en Bosnie mais j’ai tout de suite reconnu l’image, qui me rappelle un souvenir infâme. Quand l’agence Focale avait proposé au Diablotin de partir photographier la guerre, elle avait accepté sans hésiter et surtout sans en parler avec moi. J’avais à l’époque des convictions bien établies. Je ne voyais pas l’intérêt pour une fille comme elle de risquer sa peau dans le pire cul-de-basse-fosse de toute l’Europe, alors qu’une vie de plaisirs l’attendait à Paris avec un garçon comme moi. En parlant de plus en plus fort, puis en criant, j’avais essayé de lui faire entrer dans le crâne cette idée simple. Elle ne s’était pas donné la peine de répondre. À bout de nerfs, je l’avais giflée. Sa tête avait souplement pivoté sous l’impact et s’était aussitôt remise en position, à peine décoiffée, bien droite devant moi, avec dans les yeux quelque chose comme de la pitié. Je contemplais ma main tremblante, persuadé que je venais de la perdre à jamais. Elle avait eu la bonne réaction : une sorte d’uppercut au foie qui m’avait plié en deux.

Pendant que j’essayais de reprendre ma respiration, en proie à une douleur d’une intensité inédite, elle avait rassemblé ses boîtiers et quitté l’appartement. J’étais resté deux mois sans nouvelle, sursautant au moindre flash radio, harcelant le standard de Focale. Par un de ses collègues, j’avais enfin appris qu’elle s’en était sortie physiquement indemne et s’était réfugiée chez son frère au Portugal.

Je l’avais retrouvée là-bas, prostrée, indifférente à tout et en particulier à ma présence. Avec le temps, quelque chose avait recommencé à circuler entre nous. Par les peaux, puis par les regards et, longtemps après, par les mots. Mais je ne lui avais posé aucune question sur le sujet et nous n’avions jamais reparlé de l’épisode. La photo était parue à la une d’un quotidien, Libé je crois, et plusieurs autres de la même série avaient été achetées par un magazine. Quelques mois plus tard Valentina partait au Rwanda, où certaines rumeurs évoquaient un génocide en cours.

J’affiche la rue de Sarajevo sur le mur, à côté du portrait du Diablotin. Les noirs et blancs sinistres de l’une se cognent aux couleurs joyeusement saturées de l’autre. Le contraste me semble insupportable, obscène comme une transition de journal télévisé, mais je laisse les images où elles sont. Et je commence à attendre le prochain courrier du mardi.