Derrière le Mur

Où il est question de regard, d’Europe, de futur et du petit oiseau qui va sortir.

PAR SIMON PLESSIS

Un jeune type assis à califourchon sur un large tuyau de béton, lui-même posé sur un mur massif. Il a l’allure d’un punk des années 80 et hurle à pleins poumons, de joie ou de rage, on ne sait pas très bien. Après avoir ouvert l’enveloppe, je suis resté un long moment immobile face à l’image, à me perdre dans ses noirs et ses gris jusqu’à ce que ma vue entière se brouille. Ce n’était pas un mur, c’était le Mur. Die Mauer. La plus connue des photos du Diablotin, celle qui avait lancé sa carrière, une des dix photos les plus vues dans le monde.

Née à Berlin, le Diablotin avait passé ses jeunes années à parcourir l’Europe en tous sens au gré des missions de ses parents diplomates. Et puis, peu avant la Chute, ils étaient revenus en Allemagne de l’Est. Le Diablotin avait 20 ans. Elle n’a jamais donné de détails sur les circonstances de la prise de vue. Je crois qu’avec un opportunisme de paparazzi, elle avait tout simplement longé le Mur à l’affût d’une bonne photo d’actualité. Le 10 novembre 1989, le lendemain de la conférence de presse de l’officiel est-allemand qui avait précipité la Chute, elle a attrapé l’image de l’homme perché criant sa joie rageuse et l’a vendue à une agence de l’Ouest. En un temps très bref le cliché a été diffusé partout dans le monde, publié et republié par la suite dans des dizaines de magazines, resurgissant lors de chaque anniversaire de la Chute sur les couvertures et les écrans.

Dix ans plus tard, à l’annonce de sa maladie, le Diablotin a rassemblé son matériel et s’est envolée pour Berlin contre l’avis du corps médical. À l’inverse des touristes qui se ruent sur les vestiges du Mur, elle a photographié son absence, produisant des images crues, directes, sans prétention artistique. Le reportage est paru dans l’hebdomadaire der Spiegel, dont le nom signifie le Miroir. Elle savait que ce serait le dernier. Le magazine a republié la première photo du Mur, avec en regard une photo jumelle,  prise au même endroit, puissamment banale, comme extraite d’une caméra de vidéosurveillance : une place traversée par des voitures, des immeubles au loin, des arbres sur la gauche, quelques piétons attendant au feu, des pigeons. La deuxième image représentait le futur de la première. Un espace absurde où les gens peuvent circuler librement d’est en ouest et vice-versa : l’au-delà du Mur. Avec l’intuition provocante des punks, le type au blouson le voyait déjà, à cheval sur l’horizon des événements, entre no future et utopie devenant réalité. Il hurlait à l’avenir comme on hurle à la mort et à la vie.

Je me souviens du sourire lointain qui est passé sur le visage du Diablotin alors qu’elle tournait les pages du Spiegel sur son lit d’hôpital. Que peut-on ressentir quand on aperçoit son reflet dans la glace pour la dernière fois ? Elle s’était longtemps arrêtée sur ce diptyque-là. La photo de gauche par quoi tout a commencé, celle de droite où rien ne finit. Peut-être a-t-elle rêvé à une troisième photo : ce que deviendraient les piétons après avoir traversé, une place débarrassée des bagnoles, une tornade due au changement climatique, une révolte urbaine contre l’austérité. Peut-être avait-elle essayé d’imaginer à quoi pourrait ressembler ce XXIème siècle qui était en train de lui échapper. Aujourd’hui, je crains qu’il ne ressemble à ça : un Mur encore plus haut tout autour d’une Europe-forteresse et des migrants qui continuent de se noyer par centaines en Méditerranée. L’Histoire comme une succession de murs à abattre. Qu’aurait-elle répondu si j’avais tenté de l’interroger là-dessus ? Rien, sans doute.

Elle ne commentait pas ses photos. Je l’ai toujours vue comme une instinctive, membre de l’étrange secte des artistes qui ne mettent pas de grands mots sur leur art. Elle leur préférait ces expressions enfantines de photographes du dimanche, comme attention le petit oiseau va sortir. Elle les prononçait à mi-voix, avec le plus grand sérieux, comme des formules magiques. Assis sur la chaise des visiteurs dans la chambre d’hôpital, j’avais simplement attendu. Elle avait hoché la tête et avait soufflé clic-clac, c’est dans la boîte en refermant le journal.

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