Se souvenir de Vitrolles

Où il est question de détachement, de Malveillants, d’oreilles normales et de points de suspension.

PAR SIMON PLESSIS

Une jeune fille pleurant à l’annonce de la victoire d’une liste d’extrême-droite lors d’une élection municipale, tandis qu’une autre semble vouloir la réconforter et qu’à l’arrière-plan des mains applaudissent. Pas de mise en scène, une image sans apprêt saisie au milieu de la foule. Vitrolles, février 97.

Je me souviens du Diablotin rentrant à Paris avec ses clichés, elle-même débordant de rage et de tristesse, et de la dispute qui avait suivi, aggravée par un détachement que je ne parvenais pas à cacher. Confronté au reproche de ne jamais voter, de n’avoir rien fait pour empêcher ça, j’avais répondu comme je pouvais, arc-bouté sur ma ligne de journaliste people : la politique pèse peu face aux mystères des individus, et presque rien devant l’accumulation des frustrations ordinaires. Mon expérience d’interviewer me soufflait qu’il fallait laisser s’exprimer l’aigreur pour qu’enfin, longtemps après et dans le meilleur des cas, un peu d’humanité finisse par apparaître. J’espérais apaiser le Diablotin en avançant que cette élection ne serait que péripétie vite oubliée, je n’avais fait que décupler sa colère. Avec des raisonnements comme le mien, avait-elle prophétisé, c’étaient des dizaines de villes, peut-être un pays entier qui ne tarderaient pas à basculer.

Je n’ai pleinement compris ce qu’elle voulait dire qu’aujourd’hui, jour de l’inauguration de la première expo des photos du Diablotin. Une salle circulaire était consacrée aux images que j’avais commentées dans le Démon. Accrochés au mur, les 32 tirages au format A3 faisaient le tour de la salle dans l’ordre de leur parution avec mes textes en dessous, à peine lisibles, ce qui n’avait pas d’importance. Trois hommes s’étaient regroupés devant la photo de l’élection de Vitrolles et émettaient à mi-voix un bourdonnement aigre.

Je pensais pas qu’ils oserait prolongé la masquarade, grinçait l’un d’eux avec des fautes d’orthographe. CES GENS-LÀ OSENT TOUT ! a braillé le deuxième en majuscules. Le troisième chuchotait quelque chose où on entendait crisser de nombreux points de suspension. Les pseudos de trois internautes habitués du forum du Démon me sont revenus en mémoire : j’avais devant moi Fleshgordon, Riton et Peterlapin en chair et en os. Je me suis demandé s’ils venaient de se rencontrer ou s’ils se connaissaient avant. C’était l’occasion rêvée de faire leur l’interview, de comprendre enfin ce qu’ils avaient dans le crâne. J’ai avancé dans leur direction en préparant mentalement une première question : bonjour, pourquoi faire l’effort de venir contempler une photo que vous abhorrez ?

Peterlapin s’est retourné et nous nous sommes dévisagés. Il ne ressemblait pas à l’image que j’avais de lui : taille moyenne, oreilles normales. Mais son expression m’a arrêté net. Elle exhalait la morgue du vainqueur après des années de combat, après des dizaines de Vitrolles perdus et regagnés. Celui-là faisait partie du noyau dur. Par-delà l’évidence de sa bêtise, tout son être criait une altérité radicale, tragique, qui dépassait la psychologie, qui dépassait le politique, qui dépassait tout. Peterlapin et ses acolytes ne seraient pas eux-mêmes sans leur détestation de mes écrits. Supposer qu’un échange d’égal à égal soit possible avec eux revient à les insulter. J’ai longtemps pensé que j’avais le pouvoir de dialoguer librement avec n’importe qui. Je me trompais. Avec leurs grimaces de mépris et leurs yeux plissés, les trois hommes debout devant moi représentaient l’horizon infranchissable de ma démarche de journaliste.

Le Diablotin avait raison : il faut voter, raconter une autre histoire, il faut être plus fort qu’eux. Ce que sa photo montre, c’est que nous sommes tous là dans la foule, parmi ceux qui pleurent ou ceux qui applaudissent. Même moi. En me considérant d’emblée comme ennemi irréductible, les Malveillants m’avaient attribué une place. Ils s’étaient fondus en un mur d’hostilité brute, une borne qui montrait le chemin parcouru. J’aurais dû les remercier.  Après un instant de flottement, je me suis éloigné du groupe, qui a longtemps laissé sur ma nuque la brûlure réconfortante de trois regards mauvais.

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Pourquoi j’ai arrêté le journalisme sportif

Où il est question de tennis, des Bleus, de combat et de rêve. 

PAR MERIADOC LAMBERT

Vous avez été journaliste sportif pendant des années. Et vous l’étiez encore lors de la Coupe du monde de foot de 2010, quand vos confrères sanglotaient en cœur sur la déconfiture de l’équipe de France. C’est même un de vos souvenirs les plus vifs. L’essentiel se passait alors à Paris, où une grave épidémie de bêtise s’était déclarée. Des médias respectables avait peint en bleu onze types qui courent après un ballon et les avaient placés au centre du monde. Des parlementaires déterminés voulaient les obliger à chanter la Marseillaise. Le philosophe Finkielkraut se demandait si, au nom d’une certaine idée de la nation, on ne devrait pas écarter de l’équipe certaines catégories de personnes.

Mais vous n’étiez ni en Afrique du Sud ni à Paris. Votre instinct vous avait conduit à Wimbledon, à flâner dans les travées devant un match de tennis qui s’éternisait : il fut interrompu par la nuit, reporté au lendemain, puis à nouveau interrompu, au point que des commentateurs ont envisagé l’hypothèse du Match Sans Fin, un cas de figure théoriquement possible. À quel moment arbitre et ramasseurs de balles quittent-ils leurs postes, terrassés par le sommeil ou l’ennui ? Jamais. Combien de temps peut-on regarder deux types se renvoyer une balle par-dessus un filet ? Plus de onze heures, à en croire le public qui en voulait encore. Ce long flottement hasardeux, ce non-sens suspendu vous séduisait. Pendant tout ce temps, vous avez cru échapper à la tyrannie du Résultat. Et quand la fin est arrivée, car elle a fini par survenir en une chorégraphie aussi absurde que celle qui la précédait, vous avez senti qu’il s’était vraiment passé quelque chose, quelque chose d’autre que la victoire de A sur B en cinq sets. Alors vous avez empoigné votre micro et demandé au perdant s’il n’était pas ému d’avoir pulvérisé un record de durée, d’avoir en quelque sorte gagné quand même. Il a répondu non. Ayant perdu, il ne ressentait que l’humiliation règlementaire du perdant, cruellement aggravée par la longueur du combat. Sa détresse de petit soldat vous rappelait à l’ordre. Il n’y a pas d’issue.

Depuis, vous n’êtes plus journaliste sportif. Vous avez compris que l’actualité sportive n’existe pas. C’est la même histoire qu’on nous rabâche, année après année : une compétition a lieu et elle aura un vainqueur, son nom sera inéluctablement inscrit au tableau d’affichage, alors autant choisir son camp. Vous avez déserté. La mobilisation générale continue sans vous.

Cependant, vous n’en avez pas fini avec le sport. Vous êtes resté un individu libre d’apprécier la fluidité d’un service ou la magie d’un mouvement collectif, sans pour autant hurler avec les loups d’un camp ou de l’autre. Vous quittez de temps en temps le statut de spectateur pour vous immerger dans l’atmosphère humide d’un terrain de foot de quartier. Vous y mettez votre propre corps en jeu, pour en rire, comme on se moque d’un vieil ami un peu collant. Deux ou trois fois, vous y avez même frissonné au contact d’un adversaire, en secrète rébellion à la sexualité unique prônée dans les stades, une des plus hypocrites de toutes les pensées uniques. Et vous guettez ces moments où le sport laisse entrevoir de la grâce, de la sensualité, du rêve.

Car vous n’avez pas renoncé à rêver. Rêver de voir les Bleus faire grève avec occupation du lieu de travail, puis se débarrasser de leur triste uniforme avec des gestes lascifs. Rêver à des joueurs de tennis incapables de se départager, disputant indéfiniment le même échange en arrière-plan des titres du journal de 20h, infatigables et nus, dans un ballet dérisoire de l’effort humain. Rêver à un match nul, à un match nu, où la guerre deviendrait danse, sans vainqueur, sans drapeau. Enfin.

Le courrier du mardi

Où il est question de courrier anonyme, du temps qui passe, de résistance et du blog que vous êtes en train de lire.

PAR SIMON PLESSIS

Je viens d’ouvrir une lettre anonyme, qui ne contenait qu’une photo. Ce n’est pas la première. Chaque semaine, dans l’open space des Mercenaires de la Virgule, rue des Archives à Paris, le facteur m’apporte une enveloppe blanche. Le cachet de la poste parle portugais et les timbres affichent de curieuses têtes d’oiseaux. Toutes les images reçues sont dues à une amie disparue en 1999, reporter photographe, que j’appelle ici le Diablotin. Qui m’envoie ces photos, et pourquoi ? Sur Le Démon de l’actualité, votre site d’info favori, j’ai décidé de renvoyer la balle sous la forme d’un commentaire écrit dès l’ouverture de l’enveloppe. Pour quelque obscure raison, il me semble que la partie vaut le coup d’être jouée.
Cette photo-là a été prise à l’hiver 95, pendant qu’une tempête sociale secouait la France en réaction au projet de réforme des retraites du gouvernement Juppé. Au premier plan, le jeune homme qui porte sur le front un bandeau Résistance semble curieusement immobile. Derrière lui la foule ne sait dans quelle direction aller. Quelques sourires, des drapeaux, pas d’euphorie ni de fureur générale. On voit des visages tournés dans tous les sens, des expressions d’enfants faisant leurs premiers pas.
Le Diablotin avait décidé de couvrir un rassemblement étudiant et de proposer gratuitement ses clichés aux rédactions. Je m’étais moqué de sa générosité militante. Le lendemain, elle m’avait jeté à la figure l’exemplaire d’un quotidien qui publiait la photo en Une. J’avais fait profil bas mais je persistais à trouver l’homme au bandeau un peu ridicule. Je ne suis pas grand amateur de défilés. J’ai choisi l’individu contre le groupe, la diversité baroque des égos contre le lourd déterminisme des rapports de force. Le Diablotin, au contraire, avait gardé intacte son indignation. Si elle avait connu ce siècle, elle aurait continué à offrir ses photos de manifs et à crier sa rage en écoutant les titres du journal d’Inter.
Je laisse mon regard courir sur l’image en rêvassant. Jeune type sur la photo avec ton bandeau Résistance, j’aimerais savoir ce que tu es devenu. Tu dois avoir mon âge aujourd’hui. Tu n’as plus l’air ridicule du tout. À bien y réfléchir, tu me ressembles. Une émotion inédite m’envahit, sorte d’empathie douloureuse qui ne devrait rien à la compassion. J’imagine que je te croise, manifestant vingt ans plus tard avec le même bandeau, la même expression et quelques cheveux blancs en plus. Je te demande si ce mot sur ton front t’a préservé, si peu que ce soit, de l’injustice du monde. Tu ne comprends pas, tu réponds qu’en 2015 les raisons de résister ne t’ont jamais paru si nombreuses. Je ne demande pas de détails, car soudain quelque chose craque sous mes pieds.
Ce sont les débris de ma carapace. Elle était bien pratique pourtant, qui m’apportait ce détachement maussade pimenté d’effluves d’Anardedroite, le parfum à la fois chic et passe-partout, antalgique puissant contre la cruauté du réel. Ce n’est pas seulement la morsure de l’actualité d’aujourd’hui, mais aussi l’image de cette manif périmée qui m’a mis en mouvement, m’expulsant d’une confrérie avec qui je sympathisais en douce, celle des indifférents, des misanthropes à gros tirages et des réactionnaires à haut débit.
1995, 11 septembre, 21 avril, 7 janvier. Malgré leurs petits airs d’enfants sages, les dates sont des sans-papiers, rebelles à la dictature de la chronologie, qui transgressent inlassablement les frontières de nos agendas pour introduire dans nos existences cette substance qui nous effraie et nous féconde : l’imprévisible. Maintenant que je l’ai compris, le temps passe en moi comme un torrent fou, dans les deux sens et de plus en plus vite, déversant dans mes veines des litres d’indignation et laissant sur ma peau une moiteur de désir aussitôt lavée par d’autres vagues furieuses. Je pressens que les photos du Diablotin vont continuer à surgir dans le courrier du mardi. C’est la première fois que je tiens une chronique et je ne sais pas où elle va m’emmener.
Chers lecteurs, à la semaine prochaine dans le Démon de l’actu, si tout va bien.

Une tristesse

Où il est question de regard, de journalisme télé et d’un ancien président de la République.

Chazal

PAR ANNE OLYMPE

Le Président d’un grand pays européen passe à la télé. Il est interrogé par trois journalistes. Quelques jours auparavant, il a prononcé un discours où il désigne la communauté Rom comme source de troubles dans la société. C’est sans précédent sous cette République-là. On s’attend à ce que les journalistes relèvent le gant. Ils le font à leur façon : on s’excuse, faut qu’on vous pose la question vu qu’une commissaire européenne a protesté.

Le Président contre-attaque aussitôt. Si j’ai évoqué les Roms, c’est parce que vous n’arrêtez pas d’en parler dans vos journaux. On peut plus regarder un bulletin d’info sans tomber sur des faits-divers avec ces gens-là. D’ailleurs l’Europe, finalement, elle a dit que la France était nickel. Elle l’a dit ou elle l’a pas dit ? Oui ou non ? J’ai pas bien entendu votre réponse.

Faut pas le chercher, le Président. La journaliste qui avait posé la question se retrouve sur la sellette et se fige, démontée, privée de commission européenne, incapable d’avoir un point de vue à elle. On passe à un autre sujet.

Sur internet, dans les bistrots, dans la rue, on se moque de la taille de ce Président. Attaques elles-mêmes au ras des pâquerettes, révélatrices du sentiment d’infériorité de ceux qui les lancent. Quitte à rester dans l’apparence, il existe un autre trait physique dont on parle moins : la tristesse du regard du chef de l’État, ces yeux qui semblent en permanence déplorer quelque chose d’irrémédiable.

L’autre soir à la télé, on a entrevu de quoi il s’agissait. C’est sur nous-mêmes que le Président jette un regard apitoyé. Journalistes, collaborateurs, citoyens, alliés ou adversaires, ceux qui l’ont aidé à parvenir là où il est comme ceux qui n’ont pas pu l’en empêcher. À chacune de ses faciles victoires, la compassion se fait plus visible, comme s’il n’en finissait plus de s’étonner de notre impuissance. Au moins, il a un point de vue. Il porte le deuil de nos consciences.

Le cri du caddie vide, la nuit, dans un parking désert

Où il est question d’objets inanimés, de mise en scène, de mineurs chiliens et des Blues Brothers.

PAR SIMON PLESSIS

L’image devrait être banale, elle ne l’est pas. Ça tient peut-être à l’éclairage, qui illumine les chariots rassemblés sur le fond obscur du bitume, donnant l’impression qu’ils sont doués de raison et se mettent à discuter le coup dès que les humains ont le dos tourné. Ça tient sûrement à l’arrière-plan où brillent les lumières d’une ville indéterminée, qui pourrait s’appeler Bar-le-Duc ou Sacramento ou tout endroit du monde pourvu d’un hypermarché. Je ne me souviens plus de quelle ville il s’agit alors que j’étais à côté du Diablotin quand elle a appuyé sur le bouton. Elle avait couvert des guerres, s’était sortie de situations dont la seule évocation me terrifiait. Pourtant je n’aimais pas la savoir seule dehors à la nuit tombée, ce qui la plongeait dans l’hilarité.

Quand elle n’avait pas de commande précise, elle entretenait sa banque d’images intemporelles pour sujets de société. Par dérision, elle appelait ça faire du stock. Je suis persuadé qu’elle préférait cette activité aux reportages sur le vif. Alors qu’elle disposait les caddies dans un savant désordre, elle m’avait exposé sa philosophie. Contrairement au caddie plein qui paraît toujours anecdotique, avançait-elle, le caddie vide amène à réfléchir. C’est souvent en enlevant des éléments qu’on donne de la force à une scène. Du coup, on retrouve régulièrement des caddies vides dans les pages économie et société d’à peu près tous les journaux. Elle avait raison, je crois bien que la photo a été publiée quelque part.

Dans notre actu à nous, celle d’octobre 2010, l’épouse du prix Nobel de la paix a été assignée à résidence par les autorités chinoises, la famille Bettencourt continue de se déchirer, les rumeurs sur le remaniement vont bon train, l’Irlande essaie de sauver ses banques et le film sur Facebook est sorti. Ces infos défilent sur mon écran mental avec l’image des caddies en arrière-plan. Il s’en dégage une agréable tristesse, une douleur qui fait du bien. Ne me demandez pas pourquoi. Cette chronique ne prétend pas tout comprendre.

J’oubliais, Solomon Burke est mort. C’était l’auteur de Everybody needs somedy to love, la chanson-phare du film The Blues Brothers. Dan Aykroyd la chantait en provoquant les flics et en dansant sur scène d’une façon que j’ai longtemps essayé d’imiter sans jamais y parvenir. Ça aussi, ça faisait rire le Diablotin. Devenu trop gros pour danser, Burke se produisait assis dans un trône rouge. Sans doute pour suggérer qu’il était le roi de la soul music. Un malin. Il achetait sûrement ses burgers par dix, au supermarché.

À part ça ? Oui, je sais, les mineurs chiliens sont enfins sortis de leur mine, plus de deux mois enfermés, un calvaire, les larmes, les femmes qui attendent, les petites histoires, la télé qui filme en direct la sortie de l’enfer, les superlatifs, un rêve de journaliste. Ne comptez pas sur moi pour ajouter mon grain de sel. Je n’ai rien lu, ni vu, à peine si j’étais au courant. Je suis claustrophobe. Tout récit d’enfermement m’est insupportable. Ce n’est pas la seule raison. Je ne peux m’empêcher de penser à ces mineurs qui pourront refaire les courses en famille et laisser à nouveau sur le parking des dizaines de caddies vides, abandonnés, orphelins.

Contraste

Où il est question d’un uppercut, des risques du métier, de bons petits Français et du siège de Sarajevo.

Sarajevo©JC_Coutausse

 

PAR SIMON PLESSIS

Je rentre d’une de mes virées en banlieue, vaguement mécontent d’avoir perdu la fin de l’interview délirante d’un élu sécuritaire à cause d’un dictaphone déchargé. D’après l’état de notre bureau commun, Anne a profité de mon absence pour rédiger quelque chose de lucratif pour un de ses magazines féminins. Sur le clavier il y a une enveloppe blanche en évidence. La même écriture saccadée, les mêmes timbres illustrés de têtes d’oiseaux, l’un d’eux représentant un toucan. Il est sept heures du soir, quelques Mercenaires flottent dans l’open space et je n’ai pas envie de répondre aux questions indiscrètes. Je manipule nerveusement la lettre sans l’ouvrir, un comportement qui ne peut que susciter le soupçon. N’ayant pas comme De Machin le talent précieux de faire semblant de travailler, je me force à fouiner dans le tas de journaux.

Les députés d’opposition demandent dans le Monde la démission du président de l’Assemblée nationale, Libération publie un spécial Brésil à la veille de la présidentielle, la marine israélienne arraisonne un bateau de pacifistes juifs au large de Gaza, un nouveau projet de loi propose de faciliter les expulsions des sans-papiers et d’enlever la nationalité française aux auteurs de certains crimes. Besson, le ministre concerné, déclare au Parisien vouloir fabriquer de bons petits Français. Le bruit de fond du jour, ni meilleur ni pire que celui des jours précédents. Mon regard parcourt machinalement les titres, je ne pense qu’à la lettre. Les Mercenaires flottants se décident enfin pour l’Indien. Je décline leur invitation et déchire l’enveloppe dès qu’ils sont partis. Comme la précédente, elle ne contient qu’une photo au format A3.

Un couple emmitouflé pousse un petit chariot dans une rue recouverte de neige sale. Les façades des bâtiments montrent des impacts de balles. À côté d’une porte rafistolée, on a tracé sur le mur quelque chose qui ressemble à SOS. Le visage apeuré de l’homme se tourne vers nous.

Le siège de Sarajevo. Je ne suis jamais allé en Bosnie mais j’ai tout de suite reconnu l’image, qui me rappelle un souvenir infâme. Quand l’agence Focale avait proposé au Diablotin de partir photographier la guerre, elle avait accepté sans hésiter et surtout sans en parler avec moi. J’avais à l’époque des convictions bien établies. Je ne voyais pas l’intérêt pour une fille comme elle de risquer sa peau dans le pire cul-de-basse-fosse de toute l’Europe, alors qu’une vie de plaisirs l’attendait à Paris avec un garçon comme moi. En parlant de plus en plus fort, puis en criant, j’avais essayé de lui faire entrer dans le crâne cette idée simple. Elle ne s’était pas donné la peine de répondre. À bout de nerfs, je l’avais giflée. Sa tête avait souplement pivoté sous l’impact et s’était aussitôt remise en position, à peine décoiffée, bien droite devant moi, avec dans les yeux quelque chose comme de la pitié. Je contemplais ma main tremblante, persuadé que je venais de la perdre à jamais. Elle avait eu la bonne réaction : une sorte d’uppercut au foie qui m’avait plié en deux.

Pendant que j’essayais de reprendre ma respiration, en proie à une douleur d’une intensité inédite, elle avait rassemblé ses boîtiers et quitté l’appartement. J’étais resté deux mois sans nouvelle, sursautant au moindre flash radio, harcelant le standard de Focale. Par un de ses collègues, j’avais enfin appris qu’elle s’en était sortie physiquement indemne et s’était réfugiée chez son frère au Portugal.

Je l’avais retrouvée là-bas, prostrée, indifférente à tout et en particulier à ma présence. Avec le temps, quelque chose avait recommencé à circuler entre nous. Par les peaux, puis par les regards et, longtemps après, par les mots. Mais je ne lui avais posé aucune question sur le sujet et nous n’avions jamais reparlé de l’épisode. La photo était parue à la une d’un quotidien, Libé je crois, et plusieurs autres de la même série avaient été achetées par un magazine. Quelques mois plus tard Valentina partait au Rwanda, où certaines rumeurs évoquaient un génocide en cours.

J’affiche la rue de Sarajevo sur le mur, à côté du portrait du Diablotin. Les noirs et blancs sinistres de l’une se cognent aux couleurs joyeusement saturées de l’autre. Le contraste me semble insupportable, obscène comme une transition de journal télévisé, mais je laisse les images où elles sont. Et je commence à attendre le prochain courrier du mardi.