Nous s’appelle Terre, ou le monde selon Groot

Où il est question de super-héros, de slogans, de brindille et de zizanie des écologistes.

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PAR DE MACHIN

Attention, cette chronique commence par un spoiler du film Gardiens de la galaxie. Un des Gardiens en question est un humanoïde géant ressemblant à un arbre, qui ne sait prononcer qu’une seule phrase : I am Groot, devenue Je s’appelle Groot en version française, sans doute pour renforcer l’altérité du personnage. À la fin du film, il sauve la vie de ses camarades de commando en les entourant d’un cocon végétal qu’il a fait pousser à partir de son propre corps. Mais il n’ignore pas que cet effort lui coûtera la vie. C’est alors qu’il prononce sa dernière phrase, légèrement différente des précédentes : Nous s’appelle Groot.

Après l’habituelle succession de bastons spatiales où un nombre conséquent de semi-aliens et de méga-vaisseaux se canardent en 3D, cette épitaphe digne d’un film d’art et d’essai pose une énigme. D’autant qu’une brindille du regretté Groot, plantée en pot, donnera naissance à un bébé Groot tout mignon, ce qui laisse augurer d’autres sacrifices salvateurs. Le public ne s’y est pas trompé, qui a accordé au super-héros un succès particulier, avec produits dérivés à la clé. Mais que voulait dire Groot exactement ?

J’ose ici une hypothèse qu’à ma connaissance aucun critique de cinéma n’a soulevée : c’est à nous, citoyens humanoïdes du XXIème siècle, que Groot s’adresse. On oublie trop souvent qu’un des intérêts majeurs de la science-fiction est d’éclairer ce qui se passe ici et maintenant. Aujourd’hui, où trouver l’équivalent des Gardiens de la galaxie, au plan symbolique j’entends ? On pense spontanément à une petite bande de marginaux qui, depuis quelques décennies, sonnent l’alarme mondiale à propos d’un péril grandissant que les autres êtres pensants n’ont pas vu venir, accaparés qu’ils sont par diverses activités violentes connues sous le nom d’économie ou de politique. Indice supplémentaire : comme dans le film, une bonne partie des membres de la bande s’écharpent à intervalles réguliers, avec une énergie froide qui n’est pas sans évoquer la tentative de suicide collectif. Le phénomène est généralement décrit comme cacophonie verte, zizanie chronique des écologistes ou autres expressions toutes faites, qui laissent entendre que la cause se trouve dans leur ADN et qu’il n’y a pas lieu d’y réfléchir davantage. De quoi réjouir ceux dont le mode de vie n’est pas négociable et qui, dans notre univers à nous, commencent à craindre sérieusement pour leurs cross-over, leurs aéroports et leurs parts du marché des pesticides. Du côté des principaux intéressés, c’est la désolation, une désolation publique qui semble accélérer encore le processus destructif. Et s’il ne s’agissait pas d’un lamentable gâchis, mais d’un sacrifice nécessaire avant la prochaine étape ?

Car en mourant pour les autres, le géant recouvert d’écorce a envoyé du futur un message que ses compagnons d’idées feraient bien de méditer : ne vous désolez pas de votre fragilité ni de votre impermanence, elles sont la marque du mouvement qui vous porte. Vos organismes, au double sens du mot, changeront ou disparaîtront pour laisser place à de nouvelles formes plus aptes à défendre l’essentiel, c’est-à-dire la vie. Et ceux qui défendent la vie sur le long terme peuvent accepter pour eux-mêmes sa caractéristique principale : mourir et renaître sans cesse, laisser de l’espace à Darwin dans la jungle de la cinquième République comme dans celle du Jurassique.

Contrairement à ce que son allure et son vocabulaire suggèrent, Groot est un linguiste rigoureux. Sa phrase unique résonne comme une ascèse, un slogan qui se cherche en se confrontant au réel. Avant de mourir, il nous a envoyé sur grand écran le résultat de l’entreprise, minuscule et pourtant crucial : le passage du je au nous. Cela paraît peu, c’est beaucoup si on le rapporte aux slogans du temps présent, où le collectif ne se définit plus qu’en opposition à un autre collectif. À l’émouvant mais figé on lâche rien fait écho le stupide et dangereux on est chez nous. Plus récemment, je suis Charlie a ouvert une perspective intéressante, en pervertissant l’identitaire je suis pour l’accoler à quelque chose qui n’est ni une communauté, ni un parti, ni une nation, mais un journal, soit un assemblage de textes et d’images en perpétuelle remise en question.

Quelle serait la prochaine étape, quelle modification apportera bébé Groot aux trois petits mots légués par son parent végétal ? Si, comme lui, nous ne pouvions prononcer qu’une seule phrase, laquelle choisirions-nous pour calmer les égoïsmes et les voracités, détendre la crispation identitaire, faire surgir du limon des batailles une pousse de conscience planétaire ? Ce changement apparaît si profond et si exigeant que pour se dire, il devra continuer à bousculer le langage lui-même. Comme par exemple dans : Nous s’appelle Terre.

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