L’amour sous la Cinquième

Où il est question d’isoloir, de gratuité, d’amants désemparés et de Roland Barthes.

PAR MÉRIADOC LAMBERT

Quand Éros et République se rencontrent, ça ne dure jamais longtemps. Dans les premières manifs en faveur du mariage pour tous, nous nous sentions euphoriques comme des amants s’affichant au grand jour pour la première fois. Et puis est venue la réaction, massive et bien organisée, de ceux qui ne conçoivent l’amour que cadenassé dans un modèle unique. Si la République n’a pas reculé, les cris des opposants ont réveillé les stéréotypes homophobes, et par là l’idée d’un espace commun étranger aux élans amoureux.

A contrario, les millions de citoyens sensibles qui ont envahi la rue le 11 janvier brandissaient les symboles d’une passion blessée : crayons, dessins, portraits d’amants magnifiques et assassinés. Au moins, se disait-on, ce moment resterait inaliénable, cri d’amour à la diversité et à la liberté d’expression. Il s’est trouvé un Emmanuel Todd pour y voir une imposture, comme s’il fallait toujours revenir à l’âpreté des batailles et des complots, comme si tout geste d’affection dans l’espace public ne pouvait qu’être faux-semblant. Il est vrai que la République s’est tellement encroûtée dans l’hypocrisie que la suspicion règne. Des femmes journalistes en sont encore à pétitionner contre le sexisme condescendant d’un système qui, tout en multipliant les discours égalitaires, reste aux mains de mâles blancs sexagénaires. Et quand le terme Républicains est brandi par un ancien Président, c’est pour gagner quelques mètres sur ses rivaux dans l’éternelle course électorale, en contradiction avec l’idée même de Res publica.

Il n’est pas surprenant que la figure du président se trouve au cœur du paradoxe. Avec elle triomphe l’option sadomaso, portée d’un côté par les partisans de l’austérité et de l’autre par les tenants du chef à poigne : oh oui, fais-moi mal, mon président. Si l’élection est à la démocratie ce que l’acte sexuel est à l’amour, alors cette démocratie-là est en panne. Toute entière tournée vers la présidentielle, elle a délégué le débat public à des médias affaiblis et le vivre-ensemble aux associations, à la culture et aux municipalités, tout en rognant chaque année leurs budgets. Il n’y a plus d’amour car il n’y a plus de preuves d’amour.

Les citoyens sont des créatures désirantes autant que les amants sont des êtres sociaux. Beaucoup de ceux qui ont cru en l’aventure de la dernière élection voient maintenant monter la précarité avec le ressentiment d’amants séduits et abandonnés. D’autres rêvent encore de la proportionnelle comme des caresses d’une main enfuie, ou du vote des étrangers comme d’un serment murmuré depuis trop longtemps pour ne pas être un jour tenu. Un grand nombre ont basculé dans cette antithèse du sentiment amoureux que forment aigreur et haine de l’autre, sans parler de ceux qui l’entretiennent depuis le début. Comme il faut du temps aux corps des nouveaux amants pour s’apprivoiser, il faudra du temps pour que se rapprochent carte d’électeur et carte du tendre, que l’intimité de l’isoloir devienne celle, troublante et délicieuse, d’une fécondation réciproque.

Le constat n’est pourtant pas nouveau. Il y a quarante ans, Roland Barthes écrivait que le discours amoureux, sans doute parlé par des milliers de sujets, n’était soutenu par personne. Prisonnière de la course à la présidence et de cette désespérance poisseuse qui semble envahir la vie sociale, la République tend à oublier la valeur de la gratuité amoureuse, générosité fondamentale qui n’a pas besoin de promesse de retour. L’amour, disait Lacan après Labiche, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. C’est cette folie-là, celle des idylles, des fêtes et des révolutions, qu’il nous faut aujourd’hui retrouver. Faute de quoi ce n’est pas seulement la Cinquième qui s’éteindra tristement dans le manque d’amour, mais l’amour lui-même qui se sentira à l’étroit dans le labyrinthe de nos vies hasardeuses.

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