Le retour des 7 Mercenaires

Où l’on essaie de rendre compte de la conférence de rédaction des Mercenaires consacrée aux migrants.

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PAR ANNE, SIMON, MÉRIADOC, DE MACHIN, KASHFLOW, LIBELLE ET ELMER.

— Tout le monde est là ?
— Ou presque. La question, c’est pourquoi on est là.
— Puisque nous sommes une sorte de rédaction transversale, ce serait bien qu’on parle des migrants.
— À quoi bon ? Tout les médias en parlent, partout, depuis plus d’un mois.
— Parce qu’il y a une quantité invraisemblable de conneries proférées sur la question. Dans les médias de masse, il était admis que les migrations constituaient le sujet anxiogène par nature, qui continuerait longtemps à faire peur au bon peuple. Mais la photo du petit Aylan sur la plage et la position allemande ont ouvert une brèche. Et beaucoup aimeraient la refermer le plus vite possible.
— Anne, on sait tous qu’il y aura bientôt des élections régionales et une primaire présidentielle. Ça fait partie du jeu.
— Notre jeu à nous, c’est d’informer, pas de relayer le discours sur les invasions barbares. On doit rectifier, resituer les choses, inlassablement.
— Sur le fond, je suis d’accord. Mais dans la pratique c’est compliqué. Les migrations c’est de l’histoire, de l’économie, de la géopolitique. Des cartes, des infographies. C’est long à faire.
— Long peut-être, mais nécessaire. Quand on entend qu’il y a 99 % d’hommes parmi les réfugiés, 4000 jihadistes infiltrés et que tout ce petit monde va débouler en France piquer nos allocs et nos logements sociaux, il faut réagir.
— Y en a qui réagissent. La rubrique Désintox de Libé, celle du Monde, les bons sites d’infos, l’Obs, Arte et d’autres.
— Génial. Ça fait 350 citoyens correctement informés, au bas mot.
— Là, tu exagères.
— Je veux juste dire que le grand public, il fréquente pas ces médias-là et il continue à entendre les mêmes débilités. Est-ce que l’un d’entre vous a vu passer un vrai comment-ça-marche sur le droit d’asile en France ? Sur l’OFPRA, sur les centres d’accueil ?
— C’est quoi l’OFPRA ?
— 400 personnes à Paris qui décident du sort des demandeurs d’asile et déboutent 80 % des demandes. Mais dans la plupart des centres d’accueil, ça se passe plutôt bien, merci. Comment accompagner les réfugiés, comment les aider à se décharger de leurs histoires et à réparer leurs traumatismes : voilà de vrais sujets qui intéresseront sûrement les vrais gens.
— On peut essayer. On n’est pas si mal placés pour infiltrer les médias de masse. Après tout, nous autres Mercenaires sommes des spécialistes de l’approche furtive. Et je sais pas si vous avez remarqué, mais nous sommes sept.
— Toi Kashflow, tu fais déjà des piges pour la télé. Et toi aussi Elmer.
— Nous on veut bien prendre des risques, à condition que nos distingués collègues de la presse papier et du Web nous couvrent.
— On est derrière vous les p’tits gars.
— Tout cela est sympathique, chers amis bien-pensants. Mais on a le droit d’estimer qu’il ne faut pas laisser passer tout le monde, ou même qu’il est prudent de fermer les frontières un moment. On a le droit de chercher à faire la part des choses.
— On a bien compris. Par ici les Syriens, profitez de la brèche, avancez en rang par deux et les chrétiens devant. Les autres, allez vous faire foutre. C’est l’Europe ici, pas un hall de gare.
— Libelle, de Machin, on se calme.
— Je suis sûre qu’une bonne partie d’entre nous est issue de l’immigration. Qui lève la main ?
— Ouais, par mon père. Du Maroc.
— Ma grand-mère était arménienne.
— Mon père est venu du Portugal.
— Tiens, je savais pas.
— Ça va vous surprendre, mais ma mère est née en Pologne.
— Et tu tiens ce discours ?
— Ça n’a rien à voir. C’était pas la même immigration.
— On a un fermeur de porte parmi nous, les amis.
— Tu lèves la main, de Machin ?
— Faut pas se fier aux particules. J’ai un grand-père ukrainien.
— Moi ce sont mes enfants qui migrent.
— Finalement, c’est pas “eux et nous”. On est tous un peu des migrants.
— Les mots eux-mêmes migrent.
— Les idées aussi migrent constamment.
— À l’exception des idées reçues, qui referment la porte derrière elles.
— C’est bon, tout ça. Ne coupons pas les réfugiés en quatre. Montrons les demandeurs d’asile apprenant le français dans les centres d’accueil. Expliquons que le métro de Paris a été creusé par des Maghrébins, que ce pays s’est construit avec des migrations, quelles que soient leurs causes et leurs origines. Et évoquons aussi les migrations climatiques à venir, comme ça tout le monde se sentira concerné.
— C’est drôle. Dans le western, les 7 Mercenaires protégeaient un village d’une horde de pillards venus de l’extérieur.
— Ah bah nous, on va faire exactement le contraire.
— Yes ! C’est notre feuille de route.
— Achtung ! Il va y avoir du sang.
— Yallah ! Qu’est-ce qu’on attend ?

Photo : extrait de l’affiche des 7 Mercenaires, film de John Sturges.

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John et Aylan sont morts

Où il est question des salauds.

PAR SIMON PLESSIS

Qu’est-ce que l’actualité ? Longtemps, j’ai cherché la réponse à cette question. Plus précisément, depuis le 9 décembre 1980, jour où le cri de ma mère m’a réveillé en sursaut. Il y avait dans son long hurlement une souffrance indicible, animale, jamais entendue jusqu’alors. Une autre vie a commencé à cet instant. Je suis sorti de l’enfance le lendemain de l’assassinat de John Lennon.

Lui aussi réveillé en sursaut, mon père a éteint la radio et pris ma mère dans ses bras malingres. Abandonnée sur son épaule, elle répétait les salauds, les salauds, fort accent tonique sur le sa. Je les observais, enseveli sous une avalanche de questions aussi étranges qu’impérieuses. Comme je ne le savais pas encore, c’étaient celles auxquelles tout bon article de presse doit répondre. Qui était John Lennon ? Qui sont les salauds ? Pourquoi l’ont-ils tué ? Ça s’est passé où ? Comment mes parents se retrouvent-ils mêlés à cette affaire ? J’ai mené mon enquête, dévoré les journaux qui traînaient, interrogé les copains, les cousins, les grands-parents et même les filles à la récré. C’étaient mes premiers pas dans le journalisme.

Les conclusions, douloureuses, n’ont pas tardé à apparaître : le meurtrier se révélait n’être qu’un déséquilibré, les salauds n’existaient pas et ma mère présentait des signes de complotisme aigu. En revanche, l’assassinat de Lennon et l’émotion qu’il avait engendré avaient quelque chose à voir avec la célébrité, et c’est cette piste que j’ai suivie. Assez du lourd déterminisme des groupes, place à la joyeuse frivolité des égos. Pendant des années j’ai pratiqué l’interview de stars et le journalisme people, un oxymore qui rapporte de l’argent.

Aujourd’hui, 3 septembre 2015, c’est la photo d’Aylan Shenu qui fait la une des médias du monde. Aylan, 3 ans, noyé en Méditerranée, échoué sur une plage de Turquie. Aylan dont la famille syrienne fuyait Kobané pour tenter de se réfugier en Europe. Il n’est pas le premier enfant à mourir dans ces circonstances, mais c’est avec l’image coup-de-poing de son corps échoué que quelque chose d’important se noue. Déjà, des analyses pointent la timidité des quotidiens français qui n’ont pas publié le cliché, rappellent que la photo d’une fillette fuyant les bombardements a joué en 1972 un rôle dans le mouvement contre la guerre du Vietnam. À mon tour, j’ai envie de crier aux salauds, avant de réaliser que les salauds pourraient être nous-mêmes. Nous, vaguement Européens, nous démocrates non pratiquants, nous incapables d’empêcher ça. Incapables de construire une Europe solidaire du monde, incapables de circonvenir les xénophobes de toutes obédiences, lesquels versent aussi leur larme avant d’exiger à nouveau la fermeture des frontières et la fin des aides d’urgence.

De quoi l’actualité est-elle faite ? Je ne sais toujours pas, même si je soupçonne son noyau actif d’être constitué de cruauté, aux sens de cruel et de cru. Mais la vraie question serait : à quoi sert-elle ? Jusqu’à présent, j’ai répondu : à rien, comme l’art, et c’est mieux comme ça. Quelques heures après la publication massive de la photo d’Aylan, François Hollande et Angela Merkel se sont mis d’accord sur des quotas contraignants d’accueil de migrants, idée à laquelle les dirigeants français s’étaient précédemment montrés hostiles. Aussi cruelle soit-elle, il y a des moments où on peut souhaiter que l’actualité serve à quelque chose.

L’amour sous la Cinquième

Où il est question d’isoloir, de gratuité, d’amants désemparés et de Roland Barthes.

PAR MÉRIADOC LAMBERT

Quand Éros et République se rencontrent, ça ne dure jamais longtemps. Dans les premières manifs en faveur du mariage pour tous, nous nous sentions euphoriques comme des amants s’affichant au grand jour pour la première fois. Et puis est venue la réaction, massive et bien organisée, de ceux qui ne conçoivent l’amour que cadenassé dans un modèle unique. Si la République n’a pas reculé, les cris des opposants ont réveillé les stéréotypes homophobes, et par là l’idée d’un espace commun étranger aux élans amoureux.

A contrario, les millions de citoyens sensibles qui ont envahi la rue le 11 janvier brandissaient les symboles d’une passion blessée : crayons, dessins, portraits d’amants magnifiques et assassinés. Au moins, se disait-on, ce moment resterait inaliénable, cri d’amour à la diversité et à la liberté d’expression. Il s’est trouvé un Emmanuel Todd pour y voir une imposture, comme s’il fallait toujours revenir à l’âpreté des batailles et des complots, comme si tout geste d’affection dans l’espace public ne pouvait qu’être faux-semblant. Il est vrai que la République s’est tellement encroûtée dans l’hypocrisie que la suspicion règne. Des femmes journalistes en sont encore à pétitionner contre le sexisme condescendant d’un système qui, tout en multipliant les discours égalitaires, reste aux mains de mâles blancs sexagénaires. Et quand le terme Républicains est brandi par un ancien Président, c’est pour gagner quelques mètres sur ses rivaux dans l’éternelle course électorale, en contradiction avec l’idée même de Res publica.

Il n’est pas surprenant que la figure du président se trouve au cœur du paradoxe. Avec elle triomphe l’option sadomaso, portée d’un côté par les partisans de l’austérité et de l’autre par les tenants du chef à poigne : oh oui, fais-moi mal, mon président. Si l’élection est à la démocratie ce que l’acte sexuel est à l’amour, alors cette démocratie-là est en panne. Toute entière tournée vers la présidentielle, elle a délégué le débat public à des médias affaiblis et le vivre-ensemble aux associations, à la culture et aux municipalités, tout en rognant chaque année leurs budgets. Il n’y a plus d’amour car il n’y a plus de preuves d’amour.

Les citoyens sont des créatures désirantes autant que les amants sont des êtres sociaux. Beaucoup de ceux qui ont cru en l’aventure de la dernière élection voient maintenant monter la précarité avec le ressentiment d’amants séduits et abandonnés. D’autres rêvent encore de la proportionnelle comme des caresses d’une main enfuie, ou du vote des étrangers comme d’un serment murmuré depuis trop longtemps pour ne pas être un jour tenu. Un grand nombre ont basculé dans cette antithèse du sentiment amoureux que forment aigreur et haine de l’autre, sans parler de ceux qui l’entretiennent depuis le début. Comme il faut du temps aux corps des nouveaux amants pour s’apprivoiser, il faudra du temps pour que se rapprochent carte d’électeur et carte du tendre, que l’intimité de l’isoloir devienne celle, troublante et délicieuse, d’une fécondation réciproque.

Le constat n’est pourtant pas nouveau. Il y a quarante ans, Roland Barthes écrivait que le discours amoureux, sans doute parlé par des milliers de sujets, n’était soutenu par personne. Prisonnière de la course à la présidence et de cette désespérance poisseuse qui semble envahir la vie sociale, la République tend à oublier la valeur de la gratuité amoureuse, générosité fondamentale qui n’a pas besoin de promesse de retour. L’amour, disait Lacan après Labiche, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. C’est cette folie-là, celle des idylles, des fêtes et des révolutions, qu’il nous faut aujourd’hui retrouver. Faute de quoi ce n’est pas seulement la Cinquième qui s’éteindra tristement dans le manque d’amour, mais l’amour lui-même qui se sentira à l’étroit dans le labyrinthe de nos vies hasardeuses.

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Se souvenir de Vitrolles

Où il est question de détachement, de Malveillants, d’oreilles normales et de points de suspension.

PAR SIMON PLESSIS

Une jeune fille pleurant à l’annonce de la victoire d’une liste d’extrême-droite lors d’une élection municipale, tandis qu’une autre semble vouloir la réconforter et qu’à l’arrière-plan des mains applaudissent. Pas de mise en scène, une image sans apprêt saisie au milieu de la foule. Vitrolles, février 97.

Je me souviens du Diablotin rentrant à Paris avec ses clichés, elle-même débordant de rage et de tristesse, et de la dispute qui avait suivi, aggravée par un détachement que je ne parvenais pas à cacher. Confronté au reproche de ne jamais voter, de n’avoir rien fait pour empêcher ça, j’avais répondu comme je pouvais, arc-bouté sur ma ligne de journaliste people : la politique pèse peu face aux mystères des individus, et presque rien devant l’accumulation des frustrations ordinaires. Mon expérience d’interviewer me soufflait qu’il fallait laisser s’exprimer l’aigreur pour qu’enfin, longtemps après et dans le meilleur des cas, un peu d’humanité finisse par apparaître. J’espérais apaiser le Diablotin en avançant que cette élection ne serait que péripétie vite oubliée, je n’avais fait que décupler sa colère. Avec des raisonnements comme le mien, avait-elle prophétisé, c’étaient des dizaines de villes, peut-être un pays entier qui ne tarderaient pas à basculer.

Je n’ai pleinement compris ce qu’elle voulait dire qu’aujourd’hui, jour de l’inauguration de la première expo des photos du Diablotin. Une salle circulaire était consacrée aux images que j’avais commentées dans le Démon. Accrochés au mur, les 32 tirages au format A3 faisaient le tour de la salle dans l’ordre de leur parution avec mes textes en dessous, à peine lisibles, ce qui n’avait pas d’importance. Trois hommes s’étaient regroupés devant la photo de l’élection de Vitrolles et émettaient à mi-voix un bourdonnement aigre.

Je pensais pas qu’ils oserait prolongé la masquarade, grinçait l’un d’eux avec des fautes d’orthographe. CES GENS-LÀ OSENT TOUT ! a braillé le deuxième en majuscules. Le troisième chuchotait quelque chose où on entendait crisser de nombreux points de suspension. Les pseudos de trois internautes habitués du forum du Démon me sont revenus en mémoire : j’avais devant moi Fleshgordon, Riton et Peterlapin en chair et en os. Je me suis demandé s’ils venaient de se rencontrer ou s’ils se connaissaient avant. C’était l’occasion rêvée de faire leur l’interview, de comprendre enfin ce qu’ils avaient dans le crâne. J’ai avancé dans leur direction en préparant mentalement une première question : bonjour, pourquoi faire l’effort de venir contempler une photo que vous abhorrez ?

Peterlapin s’est retourné et nous nous sommes dévisagés. Il ne ressemblait pas à l’image que j’avais de lui : taille moyenne, oreilles normales. Mais son expression m’a arrêté net. Elle exhalait la morgue du vainqueur après des années de combat, après des dizaines de Vitrolles perdus et regagnés. Celui-là faisait partie du noyau dur. Par-delà l’évidence de sa bêtise, tout son être criait une altérité radicale, tragique, qui dépassait la psychologie, qui dépassait le politique, qui dépassait tout. Peterlapin et ses acolytes ne seraient pas eux-mêmes sans leur détestation de mes écrits. Supposer qu’un échange d’égal à égal soit possible avec eux revient à les insulter. J’ai longtemps pensé que j’avais le pouvoir de dialoguer librement avec n’importe qui. Je me trompais. Avec leurs grimaces de mépris et leurs yeux plissés, les trois hommes debout devant moi représentaient l’horizon infranchissable de ma démarche de journaliste.

Le Diablotin avait raison : il faut voter, raconter une autre histoire, il faut être plus fort qu’eux. Ce que sa photo montre, c’est que nous sommes tous là dans la foule, parmi ceux qui pleurent ou ceux qui applaudissent. Même moi. En me considérant d’emblée comme ennemi irréductible, les Malveillants m’avaient attribué une place. Ils s’étaient fondus en un mur d’hostilité brute, une borne qui montrait le chemin parcouru. J’aurais dû les remercier.  Après un instant de flottement, je me suis éloigné du groupe, qui a longtemps laissé sur ma nuque la brûlure réconfortante de trois regards mauvais.

Derrière le Mur

Où il est question de regard, d’Europe, de futur et du petit oiseau qui va sortir.

PAR SIMON PLESSIS

Un jeune type assis à califourchon sur un large tuyau de béton, lui-même posé sur un mur massif. Il a l’allure d’un punk des années 80 et hurle à pleins poumons, de joie ou de rage, on ne sait pas très bien. Après avoir ouvert l’enveloppe, je suis resté un long moment immobile face à l’image, à me perdre dans ses noirs et ses gris jusqu’à ce que ma vue entière se brouille. Ce n’était pas un mur, c’était le Mur. Die Mauer. La plus connue des photos du Diablotin, celle qui avait lancé sa carrière, une des dix photos les plus vues dans le monde.

Née à Berlin, le Diablotin avait passé ses jeunes années à parcourir l’Europe en tous sens au gré des missions de ses parents diplomates. Et puis, peu avant la Chute, ils étaient revenus en Allemagne de l’Est. Le Diablotin avait 20 ans. Elle n’a jamais donné de détails sur les circonstances de la prise de vue. Je crois qu’avec un opportunisme de paparazzi, elle avait tout simplement longé le Mur à l’affût d’une bonne photo d’actualité. Le 10 novembre 1989, le lendemain de la conférence de presse de l’officiel est-allemand qui avait précipité la Chute, elle a attrapé l’image de l’homme perché criant sa joie rageuse et l’a vendue à une agence de l’Ouest. En un temps très bref le cliché a été diffusé partout dans le monde, publié et republié par la suite dans des dizaines de magazines, resurgissant lors de chaque anniversaire de la Chute sur les couvertures et les écrans.

Dix ans plus tard, à l’annonce de sa maladie, le Diablotin a rassemblé son matériel et s’est envolée pour Berlin contre l’avis du corps médical. À l’inverse des touristes qui se ruent sur les vestiges du Mur, elle a photographié son absence, produisant des images crues, directes, sans prétention artistique. Le reportage est paru dans l’hebdomadaire der Spiegel, dont le nom signifie le Miroir. Elle savait que ce serait le dernier. Le magazine a republié la première photo du Mur, avec en regard une photo jumelle,  prise au même endroit, puissamment banale, comme extraite d’une caméra de vidéosurveillance : une place traversée par des voitures, des immeubles au loin, des arbres sur la gauche, quelques piétons attendant au feu, des pigeons. La deuxième image représentait le futur de la première. Un espace absurde où les gens peuvent circuler librement d’est en ouest et vice-versa : l’au-delà du Mur. Avec l’intuition provocante des punks, le type au blouson le voyait déjà, à cheval sur l’horizon des événements, entre no future et utopie devenant réalité. Il hurlait à l’avenir comme on hurle à la mort et à la vie.

Je me souviens du sourire lointain qui est passé sur le visage du Diablotin alors qu’elle tournait les pages du Spiegel sur son lit d’hôpital. Que peut-on ressentir quand on aperçoit son reflet dans la glace pour la dernière fois ? Elle s’était longtemps arrêtée sur ce diptyque-là. La photo de gauche par quoi tout a commencé, celle de droite où rien ne finit. Peut-être a-t-elle rêvé à une troisième photo : ce que deviendraient les piétons après avoir traversé, une place débarrassée des bagnoles, une tornade due au changement climatique, une révolte urbaine contre l’austérité. Peut-être avait-elle essayé d’imaginer à quoi pourrait ressembler ce XXIème siècle qui était en train de lui échapper. Aujourd’hui, je crains qu’il ne ressemble à ça : un Mur encore plus haut tout autour d’une Europe-forteresse et des migrants qui continuent de se noyer par centaines en Méditerranée. L’Histoire comme une succession de murs à abattre. Qu’aurait-elle répondu si j’avais tenté de l’interroger là-dessus ? Rien, sans doute.

Elle ne commentait pas ses photos. Je l’ai toujours vue comme une instinctive, membre de l’étrange secte des artistes qui ne mettent pas de grands mots sur leur art. Elle leur préférait ces expressions enfantines de photographes du dimanche, comme attention le petit oiseau va sortir. Elle les prononçait à mi-voix, avec le plus grand sérieux, comme des formules magiques. Assis sur la chaise des visiteurs dans la chambre d’hôpital, j’avais simplement attendu. Elle avait hoché la tête et avait soufflé clic-clac, c’est dans la boîte en refermant le journal.

Nous s’appelle Terre, ou le monde selon Groot

Où il est question de super-héros, de slogans, de brindille et de zizanie des écologistes.

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PAR DE MACHIN

Attention, cette chronique commence par un spoiler du film Gardiens de la galaxie. Un des Gardiens en question est un humanoïde géant ressemblant à un arbre, qui ne sait prononcer qu’une seule phrase : I am Groot, devenue Je s’appelle Groot en version française, sans doute pour renforcer l’altérité du personnage. À la fin du film, il sauve la vie de ses camarades de commando en les entourant d’un cocon végétal qu’il a fait pousser à partir de son propre corps. Mais il n’ignore pas que cet effort lui coûtera la vie. C’est alors qu’il prononce sa dernière phrase, légèrement différente des précédentes : Nous s’appelle Groot.

Après l’habituelle succession de bastons spatiales où un nombre conséquent de semi-aliens et de méga-vaisseaux se canardent en 3D, cette épitaphe digne d’un film d’art et d’essai pose une énigme. D’autant qu’une brindille du regretté Groot, plantée en pot, donnera naissance à un bébé Groot tout mignon, ce qui laisse augurer d’autres sacrifices salvateurs. Le public ne s’y est pas trompé, qui a accordé au super-héros un succès particulier, avec produits dérivés à la clé. Mais que voulait dire Groot exactement ?

J’ose ici une hypothèse qu’à ma connaissance aucun critique de cinéma n’a soulevée : c’est à nous, citoyens humanoïdes du XXIème siècle, que Groot s’adresse. On oublie trop souvent qu’un des intérêts majeurs de la science-fiction est d’éclairer ce qui se passe ici et maintenant. Aujourd’hui, où trouver l’équivalent des Gardiens de la galaxie, au plan symbolique j’entends ? On pense spontanément à une petite bande de marginaux qui, depuis quelques décennies, sonnent l’alarme mondiale à propos d’un péril grandissant que les autres êtres pensants n’ont pas vu venir, accaparés qu’ils sont par diverses activités violentes connues sous le nom d’économie ou de politique. Indice supplémentaire : comme dans le film, une bonne partie des membres de la bande s’écharpent à intervalles réguliers, avec une énergie froide qui n’est pas sans évoquer la tentative de suicide collectif. Le phénomène est généralement décrit comme cacophonie verte, zizanie chronique des écologistes ou autres expressions toutes faites, qui laissent entendre que la cause se trouve dans leur ADN et qu’il n’y a pas lieu d’y réfléchir davantage. De quoi réjouir ceux dont le mode de vie n’est pas négociable et qui, dans notre univers à nous, commencent à craindre sérieusement pour leurs cross-over, leurs aéroports et leurs parts du marché des pesticides. Du côté des principaux intéressés, c’est la désolation, une désolation publique qui semble accélérer encore le processus destructif. Et s’il ne s’agissait pas d’un lamentable gâchis, mais d’un sacrifice nécessaire avant la prochaine étape ?

Car en mourant pour les autres, le géant recouvert d’écorce a envoyé du futur un message que ses compagnons d’idées feraient bien de méditer : ne vous désolez pas de votre fragilité ni de votre impermanence, elles sont la marque du mouvement qui vous porte. Vos organismes, au double sens du mot, changeront ou disparaîtront pour laisser place à de nouvelles formes plus aptes à défendre l’essentiel, c’est-à-dire la vie. Et ceux qui défendent la vie sur le long terme peuvent accepter pour eux-mêmes sa caractéristique principale : mourir et renaître sans cesse, laisser de l’espace à Darwin dans la jungle de la cinquième République comme dans celle du Jurassique.

Contrairement à ce que son allure et son vocabulaire suggèrent, Groot est un linguiste rigoureux. Sa phrase unique résonne comme une ascèse, un slogan qui se cherche en se confrontant au réel. Avant de mourir, il nous a envoyé sur grand écran le résultat de l’entreprise, minuscule et pourtant crucial : le passage du je au nous. Cela paraît peu, c’est beaucoup si on le rapporte aux slogans du temps présent, où le collectif ne se définit plus qu’en opposition à un autre collectif. À l’émouvant mais figé on lâche rien fait écho le stupide et dangereux on est chez nous. Plus récemment, je suis Charlie a ouvert une perspective intéressante, en pervertissant l’identitaire je suis pour l’accoler à quelque chose qui n’est ni une communauté, ni un parti, ni une nation, mais un journal, soit un assemblage de textes et d’images en perpétuelle remise en question.

Quelle serait la prochaine étape, quelle modification apportera bébé Groot aux trois petits mots légués par son parent végétal ? Si, comme lui, nous ne pouvions prononcer qu’une seule phrase, laquelle choisirions-nous pour calmer les égoïsmes et les voracités, détendre la crispation identitaire, faire surgir du limon des batailles une pousse de conscience planétaire ? Ce changement apparaît si profond et si exigeant que pour se dire, il devra continuer à bousculer le langage lui-même. Comme par exemple dans : Nous s’appelle Terre.

À la proue du navire Europe, par temps brumeux

Où il est question de falaise, de dérive, de géographie et de saudade.

Cap-st-Vincent

PAR SIMON PLESSIS

Mettons tout de suite les choses au clair. La photo ci-dessus n’a pas été prise par le Diablotin, mais par moi il y a deux heures à peine au Cabo de São Vicente, au Portugal. Elle vous paraît vide ? C’est que si on regarde vers l’ouest à partir de cet endroit, il n’y a plus que ça : l’océan. Le Diablotin regardait dans cette direction quand je l’ai retrouvée assise là, en 94, après son retour de Sarajevo. Elle aurait pu faire cette photo. L’image qui se formait sur sa rétine devait beaucoup ressembler à ce vide-là. Et il faut croire qu’elle y trouvait un intérêt car c’est à peine si elle avait tourné la tête pour enregistrer ma présence. À l’époque, je n’étais qu’un jeune scribouillard impatient de sauver sa petite amie durement éprouvée par la fureur du monde et assise au bord d’une falaise de 75 m. Je n’avais vu dans le lieu que danger immédiat et j’étais resté sur le qui-vive, prêt à jaillir au moindre mouvement suspect.

Il y a deux heures, je me suis assis à sa place et, comme elle, j’ai laissé aller mes pensées. Très vite les hallucinations ont commencé, nourries de l’actualité de 1994 et de celle de 2015. Des rues de Sarajevo et des affiches électorales sont venues se superposer à l’océan. J’ai vu passer des balles traçantes, des réfugiés hagards, des trognes de notables xénophobes et une flopée d’explorateurs portugais, toutes barbes au vent sur leurs pittoresques caravelles. Une curieuse sensation de tangage m’a envahi. Perché sur la falaise, je me trouvais à mon tour à la proue d’un navire de cinq mille kilomètres de long, qui dérivait à reculons.

Le cabo de São Vicente n’est pas un lieu ordinaire. C’est l’unique extrémité du continent connu sous le nom d’Europe. À l’est, pas de limite bien définie. Au nord, le tracé des côtes se révèle décidément trop compliqué, comme au sud celui des rivages méditerranéens. Ce ne sont que frontières mouvantes, mers intérieures, archipels brumeux, lagunes et fjords, tous soumis aux aléas de la politique et de la montée des eaux. Nous autres Européens n’avons qu’une seule vraie falaise d’où contempler notre destinée : le coin sud-ouest, face à l’immensité brumeuse des possibles. C’est de là qu’on envoyait un dernier salut à ceux qui partaient à la conquête de nouvelles terres avec de la morue séchée plein les cales et la bénédiction des têtes couronnées.

Née de parents diplomates, le Diablotin possédait deux nationalités, trois cultures et parlait une demi-douzaine de langues. Son Europe à elle résonnait de l’écho des boucheries patriotes et racistes du XXème siècle. Son Europe à elle avait crié plus jamais ça. Alors, quand cette Europe-là n’était pas foutue de tenir parole, de respecter sa propre identité, il semblait naturel de lui tourner le dos, de se réfugier à sa pointe, à son bord extrême, dans un pays qui avait eu l’élégance de transformer ses rêves colonialistes en un spleen appelé saudade. Assis à la place du Diablotin face à l’océan, j’ai compris que si elle venait régulièrement à cet endroit du monde, ce n’était pas simplement pour reprendre son souffle avant de retourner dans la mêlée.

Elle émettait une protestation géographique.

Je suis de ceux qui préfèreront toujours mourir spectateurs, vautrés sur un sofa avec une télécommande à la main, plutôt qu’envoyés spéciaux en Bosnie ou à Hénin-Beaumont. Pourtant, au Cabo de São Vicente, j’ai partagé avec le Diablotin un engagement minimal : rester là. Ne pas sauter de la falaise. Ne renoncer à rien face à l’innommable et à l’invisible, ni aux images, ni aux mots. Aujourd’hui, peut-être ai-je enfin rejoint son camp.