À la proue du navire Europe, par temps brumeux

Où il est question de falaise, de dérive, de géographie et de saudade.

Cap-st-Vincent

PAR SIMON PLESSIS

Mettons tout de suite les choses au clair. La photo ci-dessus n’a pas été prise par le Diablotin, mais par moi il y a deux heures à peine au Cabo de São Vicente, au Portugal. Elle vous paraît vide ? C’est que si on regarde vers l’ouest à partir de cet endroit, il n’y a plus que ça : l’océan. Le Diablotin regardait dans cette direction quand je l’ai retrouvée assise là, en 94, après son retour de Sarajevo. Elle aurait pu faire cette photo. L’image qui se formait sur sa rétine devait beaucoup ressembler à ce vide-là. Et il faut croire qu’elle y trouvait un intérêt car c’est à peine si elle avait tourné la tête pour enregistrer ma présence. À l’époque, je n’étais qu’un jeune scribouillard impatient de sauver sa petite amie durement éprouvée par la fureur du monde et assise au bord d’une falaise de 75 m. Je n’avais vu dans le lieu que danger immédiat et j’étais resté sur le qui-vive, prêt à jaillir au moindre mouvement suspect.

Il y a deux heures, je me suis assis à sa place et, comme elle, j’ai laissé aller mes pensées. Très vite les hallucinations ont commencé, nourries de l’actualité de 1994 et de celle de 2015. Des rues de Sarajevo et des affiches électorales sont venues se superposer à l’océan. J’ai vu passer des balles traçantes, des réfugiés hagards, des trognes de notables xénophobes et une flopée d’explorateurs portugais, toutes barbes au vent sur leurs pittoresques caravelles. Une curieuse sensation de tangage m’a envahi. Perché sur la falaise, je me trouvais à mon tour à la proue d’un navire de cinq mille kilomètres de long, qui dérivait à reculons.

Le cabo de São Vicente n’est pas un lieu ordinaire. C’est l’unique extrémité du continent connu sous le nom d’Europe. À l’est, pas de limite bien définie. Au nord, le tracé des côtes se révèle décidément trop compliqué, comme au sud celui des rivages méditerranéens. Ce ne sont que frontières mouvantes, mers intérieures, archipels brumeux, lagunes et fjords, tous soumis aux aléas de la politique et de la montée des eaux. Nous autres Européens n’avons qu’une seule vraie falaise d’où contempler notre destinée : le coin sud-ouest, face à l’immensité brumeuse des possibles. C’est de là qu’on envoyait un dernier salut à ceux qui partaient à la conquête de nouvelles terres avec de la morue séchée plein les cales et la bénédiction des têtes couronnées.

Née de parents diplomates, le Diablotin possédait deux nationalités, trois cultures et parlait une demi-douzaine de langues. Son Europe à elle résonnait de l’écho des boucheries patriotes et racistes du XXème siècle. Son Europe à elle avait crié plus jamais ça. Alors, quand cette Europe-là n’était pas foutue de tenir parole, de respecter sa propre identité, il semblait naturel de lui tourner le dos, de se réfugier à sa pointe, à son bord extrême, dans un pays qui avait eu l’élégance de transformer ses rêves colonialistes en un spleen appelé saudade. Assis à la place du Diablotin face à l’océan, j’ai compris que si elle venait régulièrement à cet endroit du monde, ce n’était pas simplement pour reprendre son souffle avant de retourner dans la mêlée.

Elle émettait une protestation géographique.

Je suis de ceux qui préfèreront toujours mourir spectateurs, vautrés sur un sofa avec une télécommande à la main, plutôt qu’envoyés spéciaux en Bosnie ou à Hénin-Beaumont. Pourtant, au Cabo de São Vicente, j’ai partagé avec le Diablotin un engagement minimal : rester là. Ne pas sauter de la falaise. Ne renoncer à rien face à l’innommable et à l’invisible, ni aux images, ni aux mots. Aujourd’hui, peut-être ai-je enfin rejoint son camp.

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