Pourquoi j’ai arrêté le journalisme sportif

Où il est question de tennis, des Bleus, de combat et de rêve. 

PAR MERIADOC LAMBERT

Vous avez été journaliste sportif pendant des années. Et vous l’étiez encore lors de la Coupe du monde de foot de 2010, quand vos confrères sanglotaient en cœur sur la déconfiture de l’équipe de France. C’est même un de vos souvenirs les plus vifs. L’essentiel se passait alors à Paris, où une grave épidémie de bêtise s’était déclarée. Des médias respectables avait peint en bleu onze types qui courent après un ballon et les avaient placés au centre du monde. Des parlementaires déterminés voulaient les obliger à chanter la Marseillaise. Le philosophe Finkielkraut se demandait si, au nom d’une certaine idée de la nation, on ne devrait pas écarter de l’équipe certaines catégories de personnes.

Mais vous n’étiez ni en Afrique du Sud ni à Paris. Votre instinct vous avait conduit à Wimbledon, à flâner dans les travées devant un match de tennis qui s’éternisait : il fut interrompu par la nuit, reporté au lendemain, puis à nouveau interrompu, au point que des commentateurs ont envisagé l’hypothèse du Match Sans Fin, un cas de figure théoriquement possible. À quel moment arbitre et ramasseurs de balles quittent-ils leurs postes, terrassés par le sommeil ou l’ennui ? Jamais. Combien de temps peut-on regarder deux types se renvoyer une balle par-dessus un filet ? Plus de onze heures, à en croire le public qui en voulait encore. Ce long flottement hasardeux, ce non-sens suspendu vous séduisait. Pendant tout ce temps, vous avez cru échapper à la tyrannie du Résultat. Et quand la fin est arrivée, car elle a fini par survenir en une chorégraphie aussi absurde que celle qui la précédait, vous avez senti qu’il s’était vraiment passé quelque chose, quelque chose d’autre que la victoire de A sur B en cinq sets. Alors vous avez empoigné votre micro et demandé au perdant s’il n’était pas ému d’avoir pulvérisé un record de durée, d’avoir en quelque sorte gagné quand même. Il a répondu non. Ayant perdu, il ne ressentait que l’humiliation règlementaire du perdant, cruellement aggravée par la longueur du combat. Sa détresse de petit soldat vous rappelait à l’ordre. Il n’y a pas d’issue.

Depuis, vous n’êtes plus journaliste sportif. Vous avez compris que l’actualité sportive n’existe pas. C’est la même histoire qu’on nous rabâche, année après année : une compétition a lieu et elle aura un vainqueur, son nom sera inéluctablement inscrit au tableau d’affichage, alors autant choisir son camp. Vous avez déserté. La mobilisation générale continue sans vous.

Cependant, vous n’en avez pas fini avec le sport. Vous êtes resté un individu libre d’apprécier la fluidité d’un service ou la magie d’un mouvement collectif, sans pour autant hurler avec les loups d’un camp ou de l’autre. Vous quittez de temps en temps le statut de spectateur pour vous immerger dans l’atmosphère humide d’un terrain de foot de quartier. Vous y mettez votre propre corps en jeu, pour en rire, comme on se moque d’un vieil ami un peu collant. Deux ou trois fois, vous y avez même frissonné au contact d’un adversaire, en secrète rébellion à la sexualité unique prônée dans les stades, une des plus hypocrites de toutes les pensées uniques. Et vous guettez ces moments où le sport laisse entrevoir de la grâce, de la sensualité, du rêve.

Car vous n’avez pas renoncé à rêver. Rêver de voir les Bleus faire grève avec occupation du lieu de travail, puis se débarrasser de leur triste uniforme avec des gestes lascifs. Rêver à des joueurs de tennis incapables de se départager, disputant indéfiniment le même échange en arrière-plan des titres du journal de 20h, infatigables et nus, dans un ballet dérisoire de l’effort humain. Rêver à un match nul, à un match nu, où la guerre deviendrait danse, sans vainqueur, sans drapeau. Enfin.

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Un commentaire sur “Pourquoi j’ai arrêté le journalisme sportif

  1. Et voilà… encore un de ces articles anti-sportifs basés sur le mépris du peuple… et d’un défroqué en plus… laissez-nous le sport, laissez-nous l’Equipe… et nous on viendra pas faire tache dans vos salons littéraires…

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