À bas le globe, vive le planisphère !

Où il est question de cartographie, de boomerangs, de Fukushima et d’Anaximandre de Milet.

Terre-Nasa

PAR DE MACHIN

L’humanité inventa la carte avant l’écriture. Elle s’en servit d’abord pour le commerce et la guerre, deux activités qui connurent un vif succès. Évidemment, à force de conquérir marchés et territoires, on parcourut l’espace dans tous les sens et les frontières dansèrent le tango pendant des siècles. Jusqu’au jour où les astronautes confirmèrent qu’on marchait sur une boule, sur laquelle on voyait plein de nuages, des réseaux lumineux et des aurores polaires, mais pas de ligne pointillée. C’était bien la peine de passer tout ce temps à les tracer.

Vexés, les cartographes délaissèrent les lignes pour les surfaces, s’intéressant à des choses dont tout le monde se foutait, comme l’éducation des filles, la superficie de la banquise ou la répartition du gypaète barbu. Les cartes du monde cessèrent d’être en deux dimensions, elles prirent cette forme étrange, la sphère, et se mirent à tourner toutes seules. Aujourd’hui, les journaux télévisés rivalisent d’animations 3D. N’importe quel internaute peut faire un zoom arrière de Fukushima jusqu’à la Terre flottant dans l’espace, puis redescendre sur la place de la Concorde. Tous les lieux sont voisins. Nous sommes enfermés dans une prison sphérique.

Le philosophe Anaximandre de Milet (VI e siècle avant JC) en est le premier responsable. Sa Terre à lui était cylindrique, toutefois il avait introduit une notion qui triomphe aujourd’hui : la courbure. C’est à cause de lui que nos moindres initiatives nous reviennent en pleine figure comme des boomerangs. Dans cette satanée bulle, nos bagnoles modifient le climat et la moindre brise peut amener des particules radioactives. Le décor de l’aventure humaine est devenu un être vivant qui rend coup pour coup. Or, dans un espace clos, on ne peut plus invoquer la croissance à venir pour promettre un petit quelque chose à ceux qui n’ont rien. On est obligé de partager tout de suite avec eux, comme des naufragés qui se rationnent. Une promiscuité insupportable.

Alors comment lutter contre la sphère tourbillonnante qui occupe les esprits ? Grâce à une carte mentale de même calibre. Elle existe déjà. Nous l’utilisons inconsciemment, tous les jours, sans en soupçonner la puissance. C’est un plan qui s’étend jusqu’à l’infini, apportant à l’homme les ressources inépuisables auxquelles il a droit. Malgré sa taille, chacun peut à tout moment le replier autour de son petit pays pour s’en faire un mur contre les catastrophes et les réfugiés, et le replier encore jusqu’aux bords ultimes de son ego. Sur ce planisphère à géométrie variable, la croissance peut galoper librement mais la radioactivité reste sagement à sa place.

Contrairement à une idée répandue, planisphère est masculin. Le plan y prend sa revanche sur la sphère. Grâce à celui-ci, nous pourrons toujours fourguer de nouvelles centrales en restant entre nous. La technologie résoudra tous les problèmes. La classe moyenne ira au paradis et les millionnaires réaliseront leur légitime aspiration, devenir milliardaires. Le combat sera rude mais notre armée de cartographes est déjà à l’œuvre. Les catastrophes à venir ne nous font pas peur. À chaque fois, nous remettrons le globe à plat, pour reprendre notre course vers l’infiniment grand. Et l’infiniment petit.

 

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