Le courrier du mardi

Où il est question de courrier anonyme, du temps qui passe, de résistance et du blog que vous êtes en train de lire.

PAR SIMON PLESSIS

Je viens d’ouvrir une lettre anonyme, qui ne contenait qu’une photo. Ce n’est pas la première. Chaque semaine, dans l’open space des Mercenaires de la Virgule, rue des Archives à Paris, le facteur m’apporte une enveloppe blanche. Le cachet de la poste parle portugais et les timbres affichent de curieuses têtes d’oiseaux. Toutes les images reçues sont dues à une amie disparue en 1999, reporter photographe, que j’appelle ici le Diablotin. Qui m’envoie ces photos, et pourquoi ? Sur Le Démon de l’actualité, votre site d’info favori, j’ai décidé de renvoyer la balle sous la forme d’un commentaire écrit dès l’ouverture de l’enveloppe. Pour quelque obscure raison, il me semble que la partie vaut le coup d’être jouée.
Cette photo-là a été prise à l’hiver 95, pendant qu’une tempête sociale secouait la France en réaction au projet de réforme des retraites du gouvernement Juppé. Au premier plan, le jeune homme qui porte sur le front un bandeau Résistance semble curieusement immobile. Derrière lui la foule ne sait dans quelle direction aller. Quelques sourires, des drapeaux, pas d’euphorie ni de fureur générale. On voit des visages tournés dans tous les sens, des expressions d’enfants faisant leurs premiers pas.
Le Diablotin avait décidé de couvrir un rassemblement étudiant et de proposer gratuitement ses clichés aux rédactions. Je m’étais moqué de sa générosité militante. Le lendemain, elle m’avait jeté à la figure l’exemplaire d’un quotidien qui publiait la photo en Une. J’avais fait profil bas mais je persistais à trouver l’homme au bandeau un peu ridicule. Je ne suis pas grand amateur de défilés. J’ai choisi l’individu contre le groupe, la diversité baroque des égos contre le lourd déterminisme des rapports de force. Le Diablotin, au contraire, avait gardé intacte son indignation. Si elle avait connu ce siècle, elle aurait continué à offrir ses photos de manifs et à crier sa rage en écoutant les titres du journal d’Inter.
Je laisse mon regard courir sur l’image en rêvassant. Jeune type sur la photo avec ton bandeau Résistance, j’aimerais savoir ce que tu es devenu. Tu dois avoir mon âge aujourd’hui. Tu n’as plus l’air ridicule du tout. À bien y réfléchir, tu me ressembles. Une émotion inédite m’envahit, sorte d’empathie douloureuse qui ne devrait rien à la compassion. J’imagine que je te croise, manifestant vingt ans plus tard avec le même bandeau, la même expression et quelques cheveux blancs en plus. Je te demande si ce mot sur ton front t’a préservé, si peu que ce soit, de l’injustice du monde. Tu ne comprends pas, tu réponds qu’en 2015 les raisons de résister ne t’ont jamais paru si nombreuses. Je ne demande pas de détails, car soudain quelque chose craque sous mes pieds.
Ce sont les débris de ma carapace. Elle était bien pratique pourtant, qui m’apportait ce détachement maussade pimenté d’effluves d’Anardedroite, le parfum à la fois chic et passe-partout, antalgique puissant contre la cruauté du réel. Ce n’est pas seulement la morsure de l’actualité d’aujourd’hui, mais aussi l’image de cette manif périmée qui m’a mis en mouvement, m’expulsant d’une confrérie avec qui je sympathisais en douce, celle des indifférents, des misanthropes à gros tirages et des réactionnaires à haut débit.
1995, 11 septembre, 21 avril, 7 janvier. Malgré leurs petits airs d’enfants sages, les dates sont des sans-papiers, rebelles à la dictature de la chronologie, qui transgressent inlassablement les frontières de nos agendas pour introduire dans nos existences cette substance qui nous effraie et nous féconde : l’imprévisible. Maintenant que je l’ai compris, le temps passe en moi comme un torrent fou, dans les deux sens et de plus en plus vite, déversant dans mes veines des litres d’indignation et laissant sur ma peau une moiteur de désir aussitôt lavée par d’autres vagues furieuses. Je pressens que les photos du Diablotin vont continuer à surgir dans le courrier du mardi. C’est la première fois que je tiens une chronique et je ne sais pas où elle va m’emmener.
Chers lecteurs, à la semaine prochaine dans le Démon de l’actu, si tout va bien.

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2 commentaires sur “Le courrier du mardi

  1. Pfff… Encore des états-d’âme d’intellos parisiens qui se regardent le nombril dans leur écran fabriqué en Chine… Gardez vos vieilles photos de manifs pour vous, y’en a bien assez des actuelles… Le temps passe pour moi aussi et j’en fais pas tout un plat…

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    • Attendons de voir, cher Peterlapin, avant de juger. Apparemment il s’agit d’une chronique, donc le temps apportera ses réponses. Ou pas. Et votre écran il est fabriqué où ?

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