Le cri du caddie vide, la nuit, dans un parking désert

Où il est question d’objets inanimés, de mise en scène, de mineurs chiliens et des Blues Brothers.

PAR SIMON PLESSIS

L’image devrait être banale, elle ne l’est pas. Ça tient peut-être à l’éclairage, qui illumine les chariots rassemblés sur le fond obscur du bitume, donnant l’impression qu’ils sont doués de raison et se mettent à discuter le coup dès que les humains ont le dos tourné. Ça tient sûrement à l’arrière-plan où brillent les lumières d’une ville indéterminée, qui pourrait s’appeler Bar-le-Duc ou Sacramento ou tout endroit du monde pourvu d’un hypermarché. Je ne me souviens plus de quelle ville il s’agit alors que j’étais à côté du Diablotin quand elle a appuyé sur le bouton. Elle avait couvert des guerres, s’était sortie de situations dont la seule évocation me terrifiait. Pourtant je n’aimais pas la savoir seule dehors à la nuit tombée, ce qui la plongeait dans l’hilarité.

Quand elle n’avait pas de commande précise, elle entretenait sa banque d’images intemporelles pour sujets de société. Par dérision, elle appelait ça faire du stock. Je suis persuadé qu’elle préférait cette activité aux reportages sur le vif. Alors qu’elle disposait les caddies dans un savant désordre, elle m’avait exposé sa philosophie. Contrairement au caddie plein qui paraît toujours anecdotique, avançait-elle, le caddie vide amène à réfléchir. C’est souvent en enlevant des éléments qu’on donne de la force à une scène. Du coup, on retrouve régulièrement des caddies vides dans les pages économie et société d’à peu près tous les journaux. Elle avait raison, je crois bien que la photo a été publiée quelque part.

Dans notre actu à nous, celle d’octobre 2010, l’épouse du prix Nobel de la paix a été assignée à résidence par les autorités chinoises, la famille Bettencourt continue de se déchirer, les rumeurs sur le remaniement vont bon train, l’Irlande essaie de sauver ses banques et le film sur Facebook est sorti. Ces infos défilent sur mon écran mental avec l’image des caddies en arrière-plan. Il s’en dégage une agréable tristesse, une douleur qui fait du bien. Ne me demandez pas pourquoi. Cette chronique ne prétend pas tout comprendre.

J’oubliais, Solomon Burke est mort. C’était l’auteur de Everybody needs somedy to love, la chanson-phare du film The Blues Brothers. Dan Aykroyd la chantait en provoquant les flics et en dansant sur scène d’une façon que j’ai longtemps essayé d’imiter sans jamais y parvenir. Ça aussi, ça faisait rire le Diablotin. Devenu trop gros pour danser, Burke se produisait assis dans un trône rouge. Sans doute pour suggérer qu’il était le roi de la soul music. Un malin. Il achetait sûrement ses burgers par dix, au supermarché.

À part ça ? Oui, je sais, les mineurs chiliens sont enfins sortis de leur mine, plus de deux mois enfermés, un calvaire, les larmes, les femmes qui attendent, les petites histoires, la télé qui filme en direct la sortie de l’enfer, les superlatifs, un rêve de journaliste. Ne comptez pas sur moi pour ajouter mon grain de sel. Je n’ai rien lu, ni vu, à peine si j’étais au courant. Je suis claustrophobe. Tout récit d’enfermement m’est insupportable. Ce n’est pas la seule raison. Je ne peux m’empêcher de penser à ces mineurs qui pourront refaire les courses en famille et laisser à nouveau sur le parking des dizaines de caddies vides, abandonnés, orphelins.

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