Contraste

Où il est question d’un uppercut, des risques du métier, de bons petits Français et du siège de Sarajevo.

Sarajevo©JC_Coutausse

 

PAR SIMON PLESSIS

Je rentre d’une de mes virées en banlieue, vaguement mécontent d’avoir perdu la fin de l’interview délirante d’un élu sécuritaire à cause d’un dictaphone déchargé. D’après l’état de notre bureau commun, Anne a profité de mon absence pour rédiger quelque chose de lucratif pour un de ses magazines féminins. Sur le clavier il y a une enveloppe blanche en évidence. La même écriture saccadée, les mêmes timbres illustrés de têtes d’oiseaux, l’un d’eux représentant un toucan. Il est sept heures du soir, quelques Mercenaires flottent dans l’open space et je n’ai pas envie de répondre aux questions indiscrètes. Je manipule nerveusement la lettre sans l’ouvrir, un comportement qui ne peut que susciter le soupçon. N’ayant pas comme De Machin le talent précieux de faire semblant de travailler, je me force à fouiner dans le tas de journaux.

Les députés d’opposition demandent dans le Monde la démission du président de l’Assemblée nationale, Libération publie un spécial Brésil à la veille de la présidentielle, la marine israélienne arraisonne un bateau de pacifistes juifs au large de Gaza, un nouveau projet de loi propose de faciliter les expulsions des sans-papiers et d’enlever la nationalité française aux auteurs de certains crimes. Besson, le ministre concerné, déclare au Parisien vouloir fabriquer de bons petits Français. Le bruit de fond du jour, ni meilleur ni pire que celui des jours précédents. Mon regard parcourt machinalement les titres, je ne pense qu’à la lettre. Les Mercenaires flottants se décident enfin pour l’Indien. Je décline leur invitation et déchire l’enveloppe dès qu’ils sont partis. Comme la précédente, elle ne contient qu’une photo au format A3.

Un couple emmitouflé pousse un petit chariot dans une rue recouverte de neige sale. Les façades des bâtiments montrent des impacts de balles. À côté d’une porte rafistolée, on a tracé sur le mur quelque chose qui ressemble à SOS. Le visage apeuré de l’homme se tourne vers nous.

Le siège de Sarajevo. Je ne suis jamais allé en Bosnie mais j’ai tout de suite reconnu l’image, qui me rappelle un souvenir infâme. Quand l’agence Focale avait proposé au Diablotin de partir photographier la guerre, elle avait accepté sans hésiter et surtout sans en parler avec moi. J’avais à l’époque des convictions bien établies. Je ne voyais pas l’intérêt pour une fille comme elle de risquer sa peau dans le pire cul-de-basse-fosse de toute l’Europe, alors qu’une vie de plaisirs l’attendait à Paris avec un garçon comme moi. En parlant de plus en plus fort, puis en criant, j’avais essayé de lui faire entrer dans le crâne cette idée simple. Elle ne s’était pas donné la peine de répondre. À bout de nerfs, je l’avais giflée. Sa tête avait souplement pivoté sous l’impact et s’était aussitôt remise en position, à peine décoiffée, bien droite devant moi, avec dans les yeux quelque chose comme de la pitié. Je contemplais ma main tremblante, persuadé que je venais de la perdre à jamais. Elle avait eu la bonne réaction : une sorte d’uppercut au foie qui m’avait plié en deux.

Pendant que j’essayais de reprendre ma respiration, en proie à une douleur d’une intensité inédite, elle avait rassemblé ses boîtiers et quitté l’appartement. J’étais resté deux mois sans nouvelle, sursautant au moindre flash radio, harcelant le standard de Focale. Par un de ses collègues, j’avais enfin appris qu’elle s’en était sortie physiquement indemne et s’était réfugiée chez son frère au Portugal.

Je l’avais retrouvée là-bas, prostrée, indifférente à tout et en particulier à ma présence. Avec le temps, quelque chose avait recommencé à circuler entre nous. Par les peaux, puis par les regards et, longtemps après, par les mots. Mais je ne lui avais posé aucune question sur le sujet et nous n’avions jamais reparlé de l’épisode. La photo était parue à la une d’un quotidien, Libé je crois, et plusieurs autres de la même série avaient été achetées par un magazine. Quelques mois plus tard Valentina partait au Rwanda, où certaines rumeurs évoquaient un génocide en cours.

J’affiche la rue de Sarajevo sur le mur, à côté du portrait du Diablotin. Les noirs et blancs sinistres de l’une se cognent aux couleurs joyeusement saturées de l’autre. Le contraste me semble insupportable, obscène comme une transition de journal télévisé, mais je laisse les images où elles sont. Et je commence à attendre le prochain courrier du mardi.

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